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Survie Midi Pyrénées

Survie Midi Pyrénées, article pour le journal "L'étranger"

30 Septembre 2008 , Rédigé par survie.midipyrenees@free.fr Publié dans #Actualités françafricaines, communiqués, archives.

Article Pour le journal "L'étranger" de septembre 2008:

L’eau


La file s’étire, interminable serpent chamarré longeant la route à peine rectiligne qui se perd à l’infini, là-bas dans la montagne. Elles sautillent, elles trottinent : il n’y a que des femmes. De tout âge, habillées pour nombre d’un boubou, d’autres emportant dans le dos, noué dans un linge, leur bébé, mais toutes arborant sur la tête, un jerrycan. Il est 6h30 du matin. À Gatumba, Burundi, frontière du Congo, les soldats viennent d’ouvrir la route, c’est-à-dire qu’ils ont lentement tiré sur le côté un étrange amas de barbelés, de planches et de pneus.


Avec tout ce fatras de fil de fer, la barrière était souple, et en rebondissant on aurait juré qu’elle sautait à la gorge des gendarmes qui du coup s’énervaient un peu. De l’autre côté, depuis une heure, s’était massée par petits groupes une multitude de femmes. Chose étonnante pour une si grande assemblée, le silence était total. Certaines s’étaient assises en attendant, prudemment, sans échanger un mot comme si elles écoutaient un concert. Il est vrai que la frénésie des oiseaux tropicaux au point du jour, est en soi un digne événement musical, au moins pour qui l’écoute une première fois. Mais le calme ambiant ne devait rien à une quelconque mélomanie, bien plutôt à une espèce d’abnégation générale, clairement lisible dans le visage fermé de la majorité des présentes. À l’heure dite, elles se sont relevées, ont franchi la barrière et se sont mises en marche pour une randonnée de trente kilomètres aller et retour, pour simplement chercher de l’eau potable.


Jusqu'en 1994, Gatumba n'était qu'un petit village de pêcheurs du Burundi, perché tout en haut du lac Tanganyika, à l'embouchure de la rivière Ruzizi. Mais, cette année-là, avec la guerre, et particulièrement ce que l'histoire du pays  a mémorisé comme «la bataille de Kinama », une majorité des habitants de Kamenge, quartier de Bujumbura avait fui les combats pour venir se réfugier ici, à 25 Km. C'était bien sûr provisoire. Le village s'était alors transformé en un immense camp de déplacés, s'étendant loin au milieu du delta de la Ruzizi. La guerre s'est poursuivie et, malheureusement, en dix ans, le « provisoire » a eu vite fait de se grimer en « définitif ». Bien entendu, le subit agrandissement de Gatumba se fit selon les pires règles d'urbanisation que  l'on puisse imaginer : les maisons de torchis s'agglutinaient dans la plus totale confusion, et les rues, quand elles existaient, finissaient immanquablement par être coupées par une nouvelle construction plantée un matin  en leur beau milieu.


Assez vite, quelques ONG vinrent au secours de la population et, comme jusqu'à présent l'humanité l'a toujours fait, les gens s'étaient un peu adaptés. En ce cas de figure « s'adapter » ne signifie rien d'autre que  survivre en ne mangeant qu'un jour sur deux, par exemple. Boire aussi était un problème. Au début la coopération Italienne venait avec des citernes d'eau potables, il fallait faire la queue, mais... bon. C'était au village, et en général il y en avait pour tout le monde. Puis un jour, les camions ne sont plus venus, mais seulement deux 4X4 de l'ONU, d'où était descendu un type en costume qui  expliqua que dorénavant les Italiens ne viendraient plus. Il ne restait plus qu'une dizaine de sources, des robinets  chez des particuliers, alimentés par le réseau d'eau potable de la capitale, à 25 Km.  Chaque jour, la zone entière était suspendue à ces robinets. Il fallait attendre encore plus longtemps que devant les camions-citernes,   les femmes  passaient leur journée dans les files d'attente, mais c'était toujours au village et c'était gratuit.  De toute façon comment les gens auraient-ils pu payer de l'eau, puisque ici à Gatumba, personne n'avait rien ? Les hommes cultivaient quand ils le pouvaient pour ramener des haricots, du manioc et des bananes, pas de quoi en faire un commerce et, là encore : à qui auraient-ils vendus puisque, on vient de le dire, personne ne possédait le moindre argent ? Donc les femmes passaient la journée à attendre pour l'eau, et les hommes se courbaient aux champs. Ainsi s'organisait la vie du camp...


Et puis un jour, la Regideso (Régie Publique de l'eau du Burundi) cessa d'alimenter les robinets. Il paraît que les usagers ne payaient pas leurs abonnements, depuis très longtemps. On aurait été étonné d'apprendre que les bienheureux détenteurs d'un robinet aient pu échapper à l'épidémie locale de pauvreté. Sinon, ils n'auraient pas habité Gatumba. Il était en plus  hors de question pour eux de songer à vendre l'eau à la foule quotidienne des demandeurs, tant l'indigence servait de seconde peau de chaque habitant du village.


Donc, les robinets s'étaient taris. Sans que personne ne soit venu expliquer pourquoi...

Pourtant, si les villageois avaient pu regarder, il y a six mois, la télévision nationale Burundaise, ils auraient appris, qu'une délégation de la Banque Mondiale  venait de quitter le pays.

Et alors ?

En fait, il leur aurait fallu beaucoup de perspicacité pour découvrir  que le consentement et la négociation d'un énième prêt - était-ce le le 38e ou le 41? - avait été assujetti à de nouveaux ajustements structurels. On demandait au gouvernement de faire des efforts. En particulier de maîtriser les dépenses publiques. La Regideso avait été citée, et sa gestion qualifiée de « désastreuse ». Trop d'impayés. Par exemple.  D'abord changer le directeur et mettre quelqu'un qui saura gérer ce type d'entreprise, prenez celui qu'on vous dira, cela servira d'exemple, pour tous les autres gouffres publics, l'électricité, l'équipement, la banque centrale...


La télévision avait mentionné le nom et exhibé l'image du nouveau patron de l'eau du Burundi, M. Sylvestre, un type très beau dans son costume, qui venait juste de rentrer d'une grande école américaine, que personne ne connaissait au Burundi et encore moins à Gatumba.

C'était sûrement là-bas qu'on lui avait appris le commerce : le client doit payer.

Alors, à grand renfort de déclaration, il avait décrété que dorénavant la Regideso ne perdrait plus d'argent. Un jour, il s'avança même à dire que la société allait en gagner ! Pour installer de bonnes bases, il fallait traquer les mauvais payeurs. À ce régime-là, en un mois, c'était la moitié des abonnés du pays qu'il allait assécher...

Le gouvernement n'avait rien à dire, de toute façon, les objectifs posés par les experts de la Banque mondiale avaient été assortis d'un Sine Qua Non rédhibitoire. Le président ne parlait pas le latin, mais il avait bien compris, et sans ce nouveau prêt, c'était mal barré.



À Gatumba, la Banque Mondiale, les dettes structurelles, les règles du commerce, tout cela ne préoccupait personne. Les robinets étaient simplement secs. Il restait bien le lac, ou plus saumâtre encore, la rivière Rusizi, mais hélas il ne suffisait pas d'être un « murundi »(un habitant du pays) pour  survivre à s'y désaltérer. Alors il n'y avait plus le choix. La source potable la plus proche était celle du « pont aux vaches » à l'entrée de Bujumbura. Il fallait s'y rendre.

Et pour ne rien modifier aux attributions de chacun, c'était aux femmes d'y aller.


Combien sont-elles, ce matin comme les autres jours, à vouer leur existence à cette procession  ? Mille, deux mille ? 

Si l'on considère qu'un litre d'eau est nécessaire par personne et par jour pour survivre, que les jerrycans des femmes font tous cinq litres, que la majorité d'entre elles en emporte deux, l'un sur la tête l'autre à la main, et enfin que Gatumba est approximativement peuplé de 50 000 réfugiés, alors elles doivent être  cinq mille.

La colonne s'égaie, mais personne n'y sourit plus. Aujourd'hui, le soleil est violent. Non, non. Pas violent : assassin. D'autant que pour d'obscures raisons géothermiques, l'aube ne s'accompagne pas de l'habituelle petite brise de conversion, dernier râle nocturne du grand lac Tanganyika longé par la route nationale 1, celle qui va du Congo à Bujumbura. À 7h00 ce matin, toutes souffrent déjà sous les promesses brûlantes que le soleil semble faire pour la journée. Mais personne n'y pense vraiment. En fait, l'événement du jour a eu lieu hier soir, vers 16h00 au poste de Kajaga, vers le milieu du parcours. Les dernières femmes, sur le chemin du retour, se pressaient pour avaler au plus vite les six kilomètres restants, quand soudain la position militaire du bord de route fut attaquée. Surtout n'imaginez pas qu'une « position militaire » de l'armée Burundaise puisse avoir quoi que ce soit de commun avec  un barrage de marines américains en Irak. Il s'agit tout au plus d'une dizaine de jeunes soldats, allongés à l'ombre de quelques phragmytes, kalachnikovs posées à terre et dépensant leur journée à deux activités principales : railler les femmes du cortège et se disputer les deux ou trois bières chèrement acquises par quelques menaces dûment rançonnées.


Ces soldats convergent chaque matin de Bujumbura et du camp de Gatumba, en tête de la grande colonne des femmes. Eux aussi souffrent de la marche à pied pour rejoindre leurs positions du bord de route, cela ne les rend pas pour autant plus  sensibles aux souffrances des femmes de la colonne. De fait, il a longtemps été entretenu dans l'armée Burundaise un très fort sentiment ethniste, et nombre de ces jeunes types issus des quartiers pauvres de Buja ne manifestent  que du mépris pour ces paysans réfugiés depuis dix ans dans le gigantesque camp de Gatumba. Certains s'empresseront de vouloir accoler à cette situation les mots « Hutu » et « Tutsi »,    je m'en abstiens volontairement.


Donc, hier soir, il était 16h00, lorsqu'un petit commando de « FNL », la dernière rébellion du pays, attaqua le poste. Trois soldats, surpris dans leur sieste,    tombèrent aussitôt dans la fusillade, les autres eurent alors vite fait de comprendre que le plus sûr était de fuir.

Surexcités, de jeunes rebelles prirent possession des lieux. Parmi les femmes porteuses d'eau présentes sur la route, certaines crurent reconnaître les fils de telle ou telle voisine. Mais pour autant, nulle trace de sympathie à en attendre. L'affaire fut rondement menée.  Ils érigèrent un barrage de fortune au beau milieu de la route tout en tirant sporadiquement en l'air. Moins de cinq minutes plus tard arriva un minibus Hiace - 36 places officielles, 50 personnes à bord- en provenance de Bujumbura. Le chauffeur stoppa net.  En hurlant les rebelles firent descendre  tous les occupants, sommant chacun de payer au moins 5000 Fbu. L'affaire aurait pu s'arrêter là et ne rester qu'un banal hold-up, comme il s'en déroule  au moins un par semaine entre la capitale et le village Mais une complication était déjà en route, elle avait pris  source un quart d'heure plus tôt, à 15 Km de là. Au poste frontière de Kiliba, le chef de la douane, un homme très opulent, absolument détesté de tous ceux qui pour une raison ou une autre eurent un  jour à franchir la frontière, décidait subitement de rentrer chez lui à Bujumbura. Chacun connaissait le net penchant de cet homme pour la bière, qui, de surcroît avait, lui, les moyens de s'enivrer quotidiennement. À 16H30, totalement saoul dans sa voiture, il fonçait donc tranquillement sur la route nationale 1 et rien, rien, ni même une embuscade rebelle ne pouvait l'arrêter. Les passagers du bus Hiace, les rebelles qui les menaçaient, les dernières femmes de la procession, tous entendirent le sourd ronflement du moteur, virent ce petit point grossir jusqu'à se transformer en un 4X4 Nissan hurlant, se précipitant sur eux. Dans un réflexe commun, rebelles et otages s'écartèrent à temps pour laisser la grosse voiture percuter  l'amoncellement de branches et de barbelés et finalement s'encastrer dans le minibus immobilisé au milieu de la route. La suite fut confuse. Il semble qu'aussitôt les jeunes rebelles se mirent à tirer n'importe comment, avant de vite déguerpir par la bananeraie de la Rukoko à deux kilomètres au nord. Non sans avoir définitivement allongés sous le soleil, onze malheureux passagers du bus, et trois infortunées porteuses d'eau.


La dernière embuscade sanglante remontait à un mois, et depuis ces derniers jours, l'inquiétude commençait à s'estomper dans la caravane quotidienne des femmes.

Ce matin, l'ambiance est de nouveau très tendue. Tous les ventres sont noués, mais l'eau ne peut pas attendre. Il faut prendre le risque.  Alors, en marchant, maintenant les femmes parlent entre elles. Pour tromper le temps, la chaleur et la peur.

Pétries du bon sens de ceux  qui n'ont d'autres éléments d'analyses que les stigmates de leur vie quotidienne, les conversations tournent toujours autour de l'insécurité et de la pauvreté. Pas beaucoup d'optimisme : la guerre tombée sur le pays  il y  a dix ans n'en finit de l'étouffer. Les types qui passent chaque soir dans le village pour dire qu'ici tout le monde est pauvre à cause des Tutsi, que les soldats sont Tutsi, et d'ailleurs c'est vrai que les soldats ne sont pas gentils,   et d'ailleurs c'est vrai que le président était Tutsi, et qui est Tutsi ? Ce sont les grands, mais nous nous sommes petites et pauvres, et les réfugiés Tutsi de la frontière ont voulu nous massacrer cet été, heureusement le FNL les en a empêché en tuant 160 Banyamulenge, dans leur camp. Des femmes et des enfants ?  C'était préventif. Puisqu'ils allaient nous attaquer. Les femmes et les enfants ? Oui, Oui, les femmes et les enfants, mais il y avait des hommes aussi, qui ont fui. Ils sont comme ça les Tutsi, lâches et veules. Ils abandonnent leur femme à la mort... C'est à cause d'eux qu'il n'y a plus d'eau. M. Sylvestre, le directeur de la Regideso, est  un Tutsi. C'est donc ça, il veut nous tuer, toutes et tous. Un par un. Enfant après enfant. C'est pour ça qu'il a coupé l'eau au village... C'est  à cause d'eux que l'on marche ...


Il y a bien des femmes, surtout les vieilles qui disent que ce n'est pas ça. Que c'est la faute aux politiciens. Que le problème c'est la pauvreté. Après tout, ces rebelles, ces militaires, qui sont-ils d'autres que les fils de la nation ?  Tout en marchant, les femmes se racontent encore l'histoire de Félicitée, sis résident  poteau 17, qui perdit en un mois de temps ses deux fils, l'un combattant dans l'armée régulière, l'autre dans la rébellion FDD, tombés dans la même bataille l'un en face de l'autre, alors qu'il jouait ensemble dans le même club de tambours. N'est-ce pas la preuve que tout cela est absurde ?


Voici la tête de la colonne qui passe à Kajaga devant les carcasses fumantes de la voiture du douanier et du minibus Hiace. Les corps ont été retirés, il reste juste  les mouches sur de grandes traces de sang séché. Personne ne ralentit, tout le monde se tait. On perçoit juste de nombreux « Aïe, aïe, aïe... ». Ici, la peur faisande les estomacs dès que l'on entend un coup de feu, c'est-à-dire au moins une fois par jour. Alors, les femmes en passant ne manifestent rien d'autre qu'un fatalisme plat, dénué de la moindre colère. La vie est ainsi, il y a la guerre et la pauvreté c'est tout. Le but de chacun devient juste de retarder au plus les échéances annoncées. Les déchéances plutôt.


Sur les quatre derniers kilomètres, la route borde littéralement le lac. Ici, en d'autres temps, on a pu rêver qu'un jour le Burundi deviendrait un paradis du tourisme, et la procession longe les ruines du club Tanganyika, promis dans les années 80 à devenir un lieu de rêve, où des Allemands, des Espagnols , des Français , des Russes, peut-être même des Américains seraient venus s'allonger sur la plage le jour et dépenser leur argent le soir, dans une boîte de nuit locale. Une chimère. L'assassinat du président Ndadaye, en précipitant le pays dans une guerre interminable le soir du 21 Octobre 1993, est venu rétablir l'ordre des choses. Ici, en Afrique, il y a d'abord la guerre. Le tourisme c'est après.

Jolie, Chérie, Thérèse, Concilie, Leila, Félicité, Ernestine, toutes les autres, avec leur démarche raide, elles n'ont même plus un regard pour le grand hotel-club en ruine, et l'immense écriteau troué de balles qui annonce le « paradis tropical des grands Lacs ». On dit que des « Birobezo » (enfants des rues) dorment dedans, personne ne sait vraiment, quand il y a du vent on entend les portes battre à l'intérieur.


Il est 10h30. Les premières arrivent vers le « pont aux vaches ». Ici coule une rivière où l'on vient désaltérer et faire dormir chaque soir les grands troupeaux de la périphérie. Le matin jusqu'à 11h00, le lieu est une véritable cohue où, à grands renforts de cris, les gardiens cherchent à rassembler leurs vaches. La procession des femmes serpente alors au milieu des immenses cornes de l'espèce locale, un vrai Gymkhana. Mais, ça y est, elles y sont presque. Il se forme un court sentier, il n'y a plus de vaches, seulement une permanence de gens très occupés à attendre. Douaniers jeunes ados, des enfants, quelques vieux, une foule d'hommes désoeuvrés.


Enfin, les grands arbres au bord d'une grande vasque naturelle. La rivière s'y jette, là-bas. Plus bas l'eau est très boueuse, mais sans que l'on sache pourquoi, ici, non. Il fait très chaud, les femmes soufflent et s'affalent à l'ombre des caoutchoucs. C'est un flot continu qui débouche par le petit chemin et le lieu se transforme en une grande agora, d'où fusent maintenant de bruyantes conversations en tout genre. L'humeur est joyeuse, on entend des rires. Parmi les jeunes femmes, certaines se déshabillent et se baignent. Il y a bien des soldats pour les regarder, mais bon, ce sont d'abord des garçons, ils sont tous pareils au fond. De toute façon, il fait trop chaud. Quelques petits vendeurs d'arachides venus de  Bujumbura tentent leur chance. À 50 Fbu le paquet - 3 cents d'euro - ils ne vont pas en vendre beaucoup mais tout de même, cela vaut le coup d'essayer.  Il est vrai que c'est tentant un petit paquet de cacahuètes, aussi pour ce que ça vous étouffe la faim pour la journée. Quelques paquets circulent, sinon des femmes avaient emporté des bananes de Gatumba, cela fait largement un repas. Et puis, il y a toutes les autres qui n'ont rien et s'en contentent.


À midi, les retardataires, en général les plus âgées, arrivent à peine, que les premières repartent. Celles-là emportent un gros jerrycan carré sur la tête et un autre à la main. Pour celles qui ont emmené leur bébé, cela fera quinze kgs de charge.

La route sera fermée par les soldats à 17h00, il faut entre trois et quatre heures pour parcourir la distance, si l'on veut pouvoir se reposer un peu sur le retour, autant repartir au plus vite. Alors reprend la musique des pieds claquant dans les tongs, la lumière est blanche, le soleil tient sa promesse du matin, l'air est étouffant, il faut même boire un peu de l'eau des bidons. L'après-midi, la route est assez fréquentée. De vieux semi remorques de cinquième main, emportant on ne sait quoi vers le Congo, se lancent sur les grandes lignes droites de la route et gèrent leur vitesse de pointe - aux alentours de 50 km/h - en klaxonnant. Difficile d'expliquer par quel miracle ces monstres paléontologiques de l'ère automobile parviennent encore à rouler, oui, c'est cela : Dieu doit avoir voulu aider ainsi l'économie du pays, à moins que ce ne soit là l'affirmation du génie des mécaniciens locaux. Une chose est certaine : ils n'ont pas de frein. Pas d'espoir de survie pour celle qui traîne au milieu de la route. Une solution pour les femmes de la procession pourrait être de s'agripper à la structure du camion, et de voyager clandestinement avec lui, hélas toutes les places sont déjà prises depuis Bujumbura par les nuées de vélo taxis, qui se font tracter ainsi à moindre frais sans pédaler.


Vers 14h00, c'est aussi l'heure des gros tout-terrains  rutilants. D'abord il y a ceux de l'ONU qui foncent à toute vitesse vers une cent millième nouvelle urgence humanitaire. Ceux-là, pas la peine de demander un « Lift ». Ils ne prennent jamais personne, et roulent à cent à l'heure dans leur bulle climatisée et leurs vitres teintées. Mais il y aussi les 4X4 des ONG, et là c'est différent. Il arrive qu'une femme tende le bras et que la voiture s'arrête pour l'emporter. En réalité c'est toujours le fait d'un humanitaire fraîchement débarqué, encore sous le joug de sa compassion, au bout d'un an de séjour, l'expérience, l'habitude, la prudence, le règlement lui commanderont de ne plus s'arrêter.


Statistiquement, les femmes de la procession n'ont donc qu'une chance minime de se voir épargnée  par cette longue marche du retour. D'ailleurs elles n'y pensent même pas. Alors, elles chantent entre elles maintenant. Des Akazehe, superbe tradition  où l'une d'elles lance une phrase, reprise par le cœur de ses voisines. On rit un peu, elles se lancent des blagues de femmes, se parlent de leurs maris, de leurs enfants, s'encouragent, s'engueulent, s'aident à équilibrer le bidon sur la tête, bref, elles sont ensemble. Une véritable petite communauté, cette procession. Certainement avec ses lois tacites, ses coups bas, ses héroïsmes, et une histoire forgée jour après jour dans la dureté de cette vie. Cependant, en  colonne sur le bas-côté, il n'y en a aucune pour s'interroger plus avant sur cette obscure raison qui, d'année en année, leur complique à chaque fois un peu plus l'existence.  C'est juste comme ça. Un temps il y avait des jeunes types qui étaient passés pour leur expliquer, que la vie pouvait être différente,   que l'Afrique pouvait exister sans la guerre et lutter contre la pauvreté, mais cela n'a pas duré longtemps, on n'a jamais su ce qu'ils étaient devenus. Il y a aussi eu le massacre de l'année dernière. Là, à Gatumba, ils sont tous venus, les présidents les ambassadeurs, les ministres. Ils ont fait un discours, et ils ont tous dit que cela ne pouvait pas continuer comme ça...Oui.


En attendant, il faut marcher. Et cela peut durer, car ces femmes dont l'univers se borne à une maison de terre et au long fil du bas-côté de la RN1, ne peuvent pas imaginer que la vie puisse être différente. Ce monde qui les frôle en voiture chaque après-midi dans des carrosseries blindées n'est pas le leur. Ce n'est pas un choix mûrement réfléchi, c'est juste comme ça. Comment pourraient-elles seulement concevoir que là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique une jeune fonctionnaire chef de la division Grands Lacs à la Banque Mondiale, vient de se voir accordé une prime pour son audit de l'économie Burundaise et les solutions qu'il a préconisé. Qu'est ce que ce type, fier d'accompagner chaque semaine ses deux enfants dans une piscine de la 39e rue, peut avoir en commun avec Anézie du poteau 17 à Gatumba, veuve déplorant la disparition il y a un mois de Ladislas, son fils aîné, pêcheur, emporté devant tout le monde par Gustave, ce crocodile gigantesque qui vient régulièrement prélever quelques vies tout prés du village ?


Ce type de New York, lui faut-il souffrir de la chaleur, avoir peur des embuscades, des soldats, de la faim ? Se paie-t-il une bière une fois par an ou chaque soir ? Mange-t-il des cacahuètes lui aussi ? Marche-t-il en tong, parfois ? Connaît-il les crises de malaria, le sida, espère-t-il vivre vieux ? Ici, c'est 39 ans, et là-bas ?


Ces questions, aucune des femmes de la procession ne les poseront jamais, il est beaucoup plus important de rentrer à l'heure, pour cela il faut commencer par ne pas douter. Sur le dernier kilomètre, la procession s'étire interminablement et rattrape les maris qui eux rentrent de leur petits carrés cultivés. Certains portent d'énormes fagots de bambous qu'ils feront sécher avant de s'en servir pour  renforcer leur maison. Les conversations se tarissent. Il est de toute façon assez rare qu'une femme soit côte à côte avec son propre mari, autant ne pas parler avec celui d'une autre.


Gatumba. Les enfants jouent entre les maisons, ceux qui ne vont pas à l'école, c'est-à-dire la majorité. En effet, pour être scolarisé il faut s'acquitter des « minervals », (frais de scolarité, 15 Euro par an), une fortune inaccessible. Dans le meilleur des cas, les parents ne peuvent payer que pour un seul des enfants, alors il faut en désigner un qui ira à l'école. Les autres devront s'en passer, et s'intégrer dans cette autre communauté de bric et de broc, celle des enfants de Gatumba.


Le village est jalonné par les poteaux d'une ligne électrique transfrontalière. Le numéro apposé par les bâtisseurs de la ligne sert d'adresse à chacune. Celle qui réside au poteau 43, doit faire au moins 1 kilomètre de plus que la bienheureuse du poteau 5. C'est ainsi, la vie n'est pas égale avec tout le monde. Félicité, Jeanne, Sylvie, Sheila, rentrent chez elles. Vite, elles donneront à boire aux nouveau-nés, aux enfants, et lanceront avec la voisine la cuisson des haricots, et du riz. Bientôt, il fera nuit. Il faudra que ce soit prêt avant. Il s'installe alors une étrange ambiance faite de la rumeur  des petits transistors que partout au pays des collines l'on se colle à l'oreille et de la lueur orangée des feux sous les casseroles. Parfois, on entend la « musique » : une ou deux rafales de kalachnikov, pas de quoi fouetter un chat, sauf quand c'est tout proche. Ça arrive.


Il n'y a pas de lumière à Gatumba, la nuit on ne peut rien savoir, mais le jour non plus d'ailleurs. Parler un peu, lentement. Attendre. S'accroupir. Respirer. Des cris au loin.

Il est temps d'aller s'allonger sur la natte, de toute façon il n'y a rien d'autre à faire, et demain il faut aller chercher de l'eau.    

                                                                                                                                                       Vincent Munié

Lien vers le sommaire du N° 10 de L'étranger.

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