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Survie Midi Pyrénées

Togo « Montrer la vraie nature du régime »

21 Juillet 2012 , Rédigé par survie.midipyrenees@free.fr Publié dans #Actualités françafricaines, communiqués, archives.

 

  Billets d’Afrique215 - juillet-août 2012 

 

Togo « Montrer la vraie nature du régime »

par André Kangni Afanou, Mathieu Lopes

 

Depuis quelques mois, le Togo vit au rythme d’une forte contestation populaire. Regroupés au sein du Comité Sauvons le Togo ! (CST), plusieurs organisations de la sociéte civile et des partis politiques d’opposition réclament une amélioration des règles électorales, le respect des droits de l’homme et la lutte contre l’impunité.Témoignage d’André Kangni Afanou, juriste et directeur du Cacit (Collectif des associations contre l’impunité au Togo).


 

Billets d’Afrique (BDA) : Le Togo est en ébullition. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

André Kangni Afanou (AKA) : Effectivement, depuis quelques semai­nes, il y a, au sein de la population togolaise, un profond malaise qui s’explique par trois principales raisons : la persistance de l’impunité liée aux actes de tortures et violations graves de Droits de l’homme aux actes de torture ainsi que l’instrumentalisation du pouvoir judiciaire aux seuls fins d’opprimer les faibles et de protéger les forts, le caractère inéquitable et injuste des règles qui régissent les compétitions électorales au Togo et le manque de volonté des autorités de poser les bases pour une réconciliation véritable et durable.

En effet, cela fait deux ans qu’il y a des allégations de torture au sein de l’ANR (Agence nationale de renseignement). Interpellé à plusieurs reprises, l’État a fini par confier à la Commission nationale des Droits de l’homme (CNDH) une mission d’enquête sur la question. A la remise du rapport, les autorités togolaises ont publié sur leur site un faux rapport niant les actes de torture. La réaction de la CNDH a été de publier sur internet le véritable rapport, qui démontrait clairement les circonstances dans lesquelles des gens ont été torturés.

Au final, le président de la Commission a du fuir le pays faisant état de menaces qui pèseraient sur lui. Je rappelle qu’entretemps, plusieurs missions internationales ont séjourné dans le pays et insisté sur le fait que le gouvernement devrait réserver une suite pénale aux conclusions du rapport de la CNDH. Jusqu’à ce jour, il n’en est rien.

Déjà, il y a quelques mois, la commission Vérité, Justice et Récon­ciliation a rendu les conclusions de ses travaux et M gr Barrigah qui en est le président déplorait, en même temps que tous les Togolais, le fait que les présumés auteurs d’actes de violations de Droits de l’homme n’aient pas jugé utile de fait acte de contrition mais se sont plutôt présentés en victimes. Et les autorités semblent cautionner cette situation en donnant un blanc-seing aux bourreaux.

Pour en venir au processus électoral, il faut relever que, au Togo, les règles qui régissent la compétition électorale, sont très injustes. Outre le fait que le pouvoir contrôle presque toutes les institutions qui interviennent en amont et en aval du processus électoral notamment la Commission électorale (CENI), la Haute Autorité de la communication (HAAC), la Cour constitutionnelle, il faut relever que tant les missions des Nations unies et de l’Union Européenne ont déploré le caractère injuste de la loi électorale et du découpage électoral.

Ainsi, lors des législatives de 2007, plus de 1 100 000 Togolais ont donné leur voix à l’opposition, tandis que le parti au pouvoir (RPT) a recueilli 900 000 voix. Au final, seulement 30 sièges de députés ont été attribués à l’opposition alors que le parti du chef de l’Etat qui était minoritaire en nombre de voix a eu une très grande majorité de sièges de députés.

Ce sont ces événements et bien d’autres qui expliquent la mobilisation d’une grande partie des organisations de défense des Droits de l’homme, des partis politiques et des médias au sein d’une coalition dénommée Collectif Sauvons le Togo.

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Opération de maintien de la « paix » : fusil mitrailleur et bombe lacrymo pour disperser les manifestants

 

Parlez-nous de ce vaste mouvement de contestation. Quels sont ses modes d’action et ses revendications ?

Les revendications du CST portent justement sur la mise en œuvre effective du rapport de la CNDH relativement aux actes de torture commis à l’Agence nationale de renseignement, la fin de l’impunité, la bonne gouvernance et l’amélioration de la loi électorale pour la rendre plus juste et plus équitable. Les organisations membres du CST ont organisé beaucoup de manifestations notamment des meetings, des marches et des sit-in de jour comme de nuit. Du 12 au 14 juin 2012 par exemple, à la place Dékon, la place Tahir du Togo, plusieurs centaines de milliers de personnes ont manifesté au point de faire dire au représentant de l’Union européenne au Togo, qui avait fait le déplacement, qu’il n’avait jamais vu « une marée humaine aussi importante » dans les rues de Lomé.

Des manifestations ont aussi eu lieu dans certaines villes de l’intérieur du pays.

 

Quelle a été la réaction des autorités à ce mouvement ?

Après avoir semblé appeler au dialogue, les autorités ont opté pour la répression. Les manifestations sont violemment réprimées : on a dénombré de très nombreux blessés parmi les manifestants mais aussi des cas de décès dont une dame à Lomé qui a reçu des gaz lacrymogènes dans son domicile. En outre, à l’intérieur du pays, à Sokodé, un vieil homme a été brutalisé par les forces de l’ordre et en est décédé.

Des cas d’arrestation ont aussi été enregistrés : trois avocats et défenseurs de Droits de l’homme, responsables du mouvement CST ont été arrêtés puis libérés deux jours après. Ils ont été présentés devant le juge le lundi 2 juillet 2012 et inculpés. Près de 54 jeunes ont aussi été interpellés et ils sont actuellement détenus à la prison civile de Lomé.

Les violences ont aussi touché les lieux de culte. Des gaz lacrymogènes ont été lancés jusque dans une église où des chrétiens étaient en train de prier ; les enfants de l’école catholique n’ont pas été épargnés, ils ont subi aussi les gaz lacrymogènes.

Ceci a valu une lettre de protestation de la Conférence épiscopale du Togo demandant fermement que les auteurs de ces actes soient identifiés et punis. Des miliciens ont aussi infiltré les cortèges et ont gazé les manifestants. La situation à ce jour est très inquiétante.

 

Faites-vous confiance à la justice pour situer les responsabilités dans ces événements ?

Non, justement, nous avons l’impres­sion que notre justice est aux ordres et que l’on fait du deux poids, deux mesures. En effet, alors que l’appareil judiciaire est prompt à « juger » les manifestants arrêtés, on note que la même promptitude n’est pas observée pour déclencher l’action publique contre les auteurs clairement identifiés d’actes de torture.

En outre, notre justice semble impuissante face à d’autres forces qui donnent des ordres parallèles pour faire régner la loi de la force. Je n’en veux pour preuve que deux affaires, notamment une où la libération sous caution d’un homme affaires a été prononcée par la Cour suprême mais celui-ci est toujours gardé en détention ; une autre libération d’un Franco-colombien a été prononcée par la cour d’assises mais l’intéressé est toujours détenu.

Le constat est triste : notre justice n’est pas indépendante et impuissante.


N’est-ce pas surprenant qu’à l’ap­proche d’élections, le pouvoir réprime ainsi le mouvement alors qu’il mène depuis des années une opération de communication pour restaurer son image ?

Je pense qu’au fur et à mesure des événements, la vraie nature du régime qui nous gouverne depuis plus de quarante-cinq ans et qui n’a d’autre souci que de conserver le pouvoir va se dévoiler à l’ensemble de la communauté internationale.

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La capitale togolaise Lomé sous tension. Les manifestations et les face-à-face entre protestaires et forces de l’ordre se multiplient.

Ce régime se caractérise par des déclarations de bonnes intentions et des vœux pieux qui contrastent avec la réalité des violations de Droits de l’homme, des institutions qui ne sont pas indépendantes et ne fonctionnent pas du tout, un cadre électoral très injuste.

Si les réformes en profondeur ne sont pas opérées, il y a de fortes chances que les élections à venir ne soient ni justes, ni transparentes. Les frustrations d’une grande partie de la population risquent de continuer et la paix sociale compromise.


Quelles ont été les réactions de la France, de l’Europe et des États-Unis après la répression du mouvement ?

Il faut reconnaître que le groupe des 5 (UE, France, Allemagne, États-Unis et le Programme des Nations unies pour le développement – PNUD) a fait une déclaration publique dès que la répression a commencé affirmant que l’État togolais avait le devoir d’engager des discussions avec l’opposition afin que des règles consensuelles soient adoptées dans le cadre des élections.

Le représentant de l’Union européenne s’est rendu en personne sur la place Dékon. Même l’ambassade de France a envoyé un représentant auprès du CST après que la répression a commencé.

Jusque-là ces réactions ont été de nature à encourager les autorités à écouter la population. Cela donne de l’espoir par rapport à un passé récent, notamment le discours de la France : un porte-parole du Quai d’Orsay a demandé que le dialogue soit entamé.

Espérons que ce discours sera constant car il s’agit de rompre avec un certain nombre de pratiques d’un autre âge. Si on en croit ces déclarations, en tout cas, on a l’impression qu’avec le nouveau pouvoir français, il y a une meilleure prise en compte des populations.

Cette logique va-t-elle être maintenue ? La France ne va-t-elle pas revenir à une logique ancienne qui voudrait qu’elle se contente de défendre ses intérêts au détriment de la soif de liberté et de justice des Togolais ? J’espère que ce ne sera pas le cas et que la « Patrie des droits de l’Homme » va être encore plus ferme envers les autorités togolaises.

Toute autre position consisterait à cautionner la dictature, l’oppression, l’injustice et l’impunité qui est devenue la règle au Togo. La France, l’Allemagne, les Etats-Unis d’Amérique, l’Union européenne et toutes les puissances doivent œuvrer dans le sens de l’amélioration de la gouvernance au Togo.

Propos recueillis par Mathieu Lopès


Le Cacit

Ce collectif a été créé à la suite des violences politiques commises en 2005 après que Faure Eyadema a succédé à son père Gnassimbé. Le collectif accompagne les victimes de violations des Droits humains dans leur démarche et mène un plaidoyer pour que leurs auteurs soient traduits en justice et que les recommandations en matière de Droits de l’homme soient mises en place. Le Cacit a déposé 72 plaintes, dont aucune n’a encore été instruite et produit également des rapports alternatifs sur la situation des droits de l’homme dans le pays.

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