Génocide des Tutsi rwandais : L’attentat du 6 avril 1994 ? Une manipulation de A à Z

Témoignage de Jean-François Dupaquier, écrivain, journaliste et président de l´association Memorial international
Billets d'Afrique, septembre 2009
Le juge « antiterroriste » Jean-Louis Bruguière avait été chargé d’identifier et de poursuivre les responsables de l’attentat du 6 avril 1994 à
Kigali (Rwanda) qui avait coûté la vie au président rwandais Juvénal Habyarimana et donné le signal de l’extermination des Tutsi. Son ordonnance s’appuie lourdement sur les « pièces à conviction
» de Richard Mugenzi, espion radio, supposé avoir intercepté, le 7 avril 1994, des messages où le Front patriotique rwandais revendiquait l’attentat. Aujourd’hui, Richard Mugenzi affirme que ces
messages de revendication avaient été inventés de toutes pièces par les extrémistes hutus, sans doute pour dissimuler leur propre responsabilité dans l’attentat. Des révélations qui fragilisent
singulièrement la thèse du juge français.
Billets d’Afrique : - Jean-François Dupaquier, le journal Le Monde a révélé que vous avez rencontré l’un des témoins qui semblaient avoir convaincu le juge Jean-Louis Bruguière de la
responsabilité du Front patriotique rwandais (FPR) dans l’attentat du 6 avril 1994 - attentat qui a coûté la vie au président rwandais Juvénal Habyarimana et qui a servi de déclencheur au
génocide de 1994 au Rwanda. Selon Le Monde, le Nouvel Observateur, Le Soir de Bruxelles, l’Agence France-Presse et d’autres médias, ce témoin, Richard Mugenzi, contrairement à la thèse développée
par le juge Bruguière, semble aujourd’hui innocenter le FPR de cet attentat. Dans quelles conditions avez-vous recueilli ce témoignage qui fait grand bruit, et quelles sont ses conséquences ?
Jean-François Dupaquier : - Retrouver Richard Mugenzi n’a pas été facile, et je remercie le juge Bruguière de m’y avoir involontairement aidé. Voici dans quel contexte : depuis plusieurs
années je travaille à la rédaction d’un livre sur les origines du génocide de 1994 qui a vu l’extermination d’environ un million de Tutsis et de nombreux Hutus démocrates. Aussi bien comme
journaliste-écrivain que comme témoin expert et consultant auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR, tribunal chargé depuis 1994 d’identifier et de juger les principaux «
génocidaires »), j’ai un accès relativement aisé aux audiences publiques du tribunal à Arusha (Tanzanie). Le procès le plus remarquable est celui où ont comparu ensemble le colonel Théoneste
Bagosora, considéré comme l’architecte du génocide, et de plusieurs officiers supérieurs rwandais dont son bras droit, le colonel Anatole Nsengiyumva. Ce procès a nécessité plusieurs centaines de
journées d’audiences. Il représente des dizaines de milliers de pages de procès-verbaux et documents divers. Il a fait défiler des témoins-clefs du génocide de 1994.
J’ai été impressionné par la longue déposition en 2002 d’un homme dont l’identité était l’objet d’une protection extraordinaire, au point que son audition a été en partie « caviardée ». Sous le
pseudonyme de ZF et caché derrière un rideau, il a fourni un témoignage accablant sur l’organisation du génocide dans Gisenyi, ville frontalière du Zaïre, qui était le foyer des extrémistes hutus
de l’époque. Malgré ce « caviardage », il apparaissait que ZF était un opérateur recruté dès octobre 1990 par les forces armées rwandaises pour intercepter les messages radio des rebelles du
Front patriotique rwandais.
Il m’a paru indispensable de le rencontrer dans le cadre de mes recherches, mais malgré mes efforts, je ne parvenais pas à l’identifier. Au TPIR, son nom figurait parmi les secrets les mieux
gardés de l’équipe de « Protection des témoins ». Personne ne voulait risquer sa place pour m’informer de son nom et de son adresse.
En novembre 2006, lorsque le juge Jean-Louis Bruguière a diffusé le texte de son ordonnance (que chacun peut trouver sur internet) accusant neuf hauts gradés de l’armée rwandaise d’avoir été les
principaux organisateurs de l’attentat du 6 avril 1994, il a cité le nom du principal témoin à charge : Richard Mugenzi, opérateur radio à Gisenyi (page 30). Ce faisant, le juge antiterroriste
semble avoir violé un engagement vis-à-vis du Tribunal pénal international : on l’avait autorisé à interroger Richard Mugenzi en 2001 à Arusha, à la condition qu’il préserve son anonymat. Mais il
s’agit à mon avis de la moindre des anomalies de l’instruction menée par Jean-Louis Bruguière. En tout cas, ça m’a permis de mettre un nom sur l’homme que je voulais interviewer depuis tant
d’années. Il m’a ensuite fallu trois ans pour le retrouver. Sans entrer dans les détails, j’ai réussi à localiser Richard Mugenzi le 29 mai 2009. Nous avons convenu d’une interview le 31 mai.
C’est au cours de cette interview qu’il m’a révélée que Jean-Louis Bruguière s’était fourvoyé en utilisant son témoignage pour accuser le Front patriotique rwandais de l’attentat.
Billets d’Afrique : - Pouvez vous expliquer en quoi le témoignage de Richard Mugenzi est tellement important ?
Jean-François Dupaquier : - Richard Mugenzi est mentionné dans les pages 29, 30, 31, 51 et 52 de l’ordonnance Bruguière. C’est dire si le juge « antiterroriste » lui attachait de
l’importance. Le 7 avril 1994 vers 8 heures 45 le matin, Richard Mugenzi est supposé avoir intercepté un message radio du Front patriotique rwandais revendiquant l’attentat commis 12 heures plus
tôt à Kigali. Ce message est diffusé « en clair », contrairement aux habitudes de « codage » du Front patriotique rwandais et, faut-il le dire, de toutes les armées en guerre. Il disait à peu
près ceci : « L’invincible (surnom que ses courtisans avaient donné au président Juvénal Habyarimana) est mort dans son avion, les gorilles (Hutus) ont perdu, les bergeronnettes (Tutsi) ont
gagné, la victoire est proche, félicitations à l’Escadron renforcé, la guerre reprend. Etc. »
Richard Mugenzi aurait ensuite transcrit trois autres messages, toujours diffusés en clair, au milieu de nombreux messages codés, et qui « confirmaient » que le Front patriotique rwandais était
bien l’auteur de l’attentat, puisqu’il le revendiquait et même s’en glorifiait.
Billets d’Afrique : - Donc, il ne pouvait pas y avoir la moindre ambiguïté sur les responsables d’un attentat qui a causé la mort du président rwandais, celle du président du Burundi qui
l’accompagnait, de plusieurs ministres et hauts fonctionnaires, ainsi que de trois Français : le pilote, le copilote et le mécanicien ? Et déclenché le génocide ?
Jean-François Dupaquier : - Avec ces quatre télégrammes de revendication, le juge Jean-Louis Bruguière pensait détenir la preuve absolue de la responsabilité du FPR dans l’attentat.
Je dois reconnaître que depuis son ordonnance du 17 novembre 2006 et les révélations qui avaient filtré sur son instruction, le contenu de ces prétendus messages m’avait troublé. Depuis sa
création en 1988, le Front patriotique rwandais revendiquait un refus viscéral du racisme du régime Habyarimana qui s’appuyait sur des « quotas ethniques » entre Hutus et Tutsis. Le mouvement
rebelle – en majorité tutsi - condamnait un apartheid qui n’était plus en vigueur qu’au Rwanda et en Afrique du Sud. Ses membres refusaient de se dire Hutus ou Tutsis, se proclamant « uniquement
Rwandais ». Il était donc étrange qu’au lendemain de l’attentat du 6 avril le FPR diffuse - qui plus est en clair - des messages stigmatisant les Hutus qualifiés de « gorilles » par opposition à
des Tutsi assimilés à ces élégants oiseaux que sont les bergeronnettes. Comme co-auteur de livre « Les médias du génocide », je suis bien placé pour savoir que c’est la presse des Hutus
extrémistes de l’époque qui prétendait que le FPR considérait l’ensemble des Hutus comme des « gorilles », et diffusait des caricatures de ce type.
Cette question des quatre télégrammes du 7 avril ne mobilisait pas toute mon attention car l’attentat contre l’avion d’Habyarimana n’est pas à l’origine du génocide, comme j’espère l’expliquer
dans un prochain livre. Mais je m’étais promis d’interroger Richard Mugenzi sur ce point. J’ai commencé par lui demander si, durant ses quatre années d’interceptions des messages du FPR, il avait
relevé des mentions de divisions ethniques Hutus-Tutsis. Il m’a répondu que non. Je lui ai alors lu les quatre messages supposés interceptés de radios-opérateurs du FPR le 7 avril. C’est alors
qu’il m’a fait cet aveu : ces messages n’étaient pas interceptés du FPR mais lui ont été dictés par le colonel Anatole Nsengiyumva. En pratique, Nsengiyumva, l’un des hauts gradés les plus
extrémistes, lui a tendu un morceau de papier et lui a demandé de le recopier comme s’il s’agissait d’un message qu’il avait intercepté du FPR. J’avoue avoir été stupéfait par cette révélation.
Je lui ai lu ensuite les trois autres messages et il m’a fait la même réponse.
Billets d’Afrique : - Quelle conclusion tirez-vous de cette déclaration de Richard Mugenzi ?
Jean-François Dupaquier : - La révélation de l’ancien espion radio éclairait d’un seul coup cet épisode : on se trouvait en face d’une manipulation délibérée. Exactement 12 heures après
l’attentat, le colonel Nsengiyumva, adjoint direct et complice du colonel Bagosora (comme l’a montré le jugement du Tribunal pénal international intervenu en février dernier les condamnant tous
deux à la réclusion à perpétuité), a cherché à faire croire que l’attentat avait été commis par le FPR en inventant un faux bordereau.
Billets d’Afrique : - Vous n’aviez pas imaginé auparavant une telle manipulation ?
Jean-François Dupaquier : - Je savais depuis les audiences du procès Bagosora en 2002 qu’à Gisenyi se trouvait un centre d’espionnage radio considéré comme « très performant ». Je
découvrais que les militaires français avaient joué un rôle dans ce centre, et que Richard Mugenzi avait bénéficié d’une formation à l’espionnage radio par ces militaires français. Mais en tant
que journaliste je n’ai jamais eu à traiter dans ma carrière de questions relatives à l’espionnage et je me suis brutalement rendu compte que le centre d’espionnage de Gisenyi constituait
également un centre de désinformation, que la désinformation est un des volets de l’espionnage. Je n’avais sans doute pas lu avec assez d’attention le livre de Gabriel Peries et David Servenay, «
Une Guerre Noire » qui traite notamment de cet « apport » des militaires français au Rwanda, dans la droite ligne des méthodes utilisées durant la guerre d’Algérie….
Richard Mugenzi m’a confirmé dans la même interview qu’à d’autres occasions le colonel Nsengiyumva lui avait dicté de prétendus messages qu’il aurait interceptés de radio du FPR et qui n’étaient
que des opérations de désinformation.
Billets d’Afrique : - Quelle était la finalité des faux messages du FPR ?
Jean-François Dupaquier : - Tous ceux qui sont un peu informés de la tragédie rwandaise savent que les extrémistes hutus ont ensuite ressassé le message suivant, notamment sur les ondes de
la Radio-Télévision des Mille Collines (RTLM) : « Les Tutsi du FPR ont tué le Père de la Nation, tous les Tutsis méritent la mort pour cela ». Une propagande qui a radicalisé les masses hutues et
les a poussés avec plus d’énergie que jamais à exterminer leurs voisins tutsis, hommes, femmes enfants, vieillards, tous sans exception… Et avec d’autant plus d’efficacité que la population était
depuis longtemps travaillée par une propagande de la haine et encadrée par des milices elles-mêmes armées et entraînées à tuer. On comprend donc que les faux messages faisaient partie d’un
dispositif sophistiqué pour aboutir au génocide des Tutsis, en diabolisant ces derniers et en cherchant à transformer en tueurs les Hutus.
Billets d’Afrique : - Mais alors, pourquoi Richard Mugenzi a-t-il menti au juge Bruguière lorsque celui-ci l’a interrogé à Arusha ?
Jean-François Dupaquier : - Sur le moment, j’ai été tellement surpris de la révélation que j’ai oublié de poser cette question évidente. J’ai rappelé Richard Mugenzi plus tard. Il m’a
alors expliqué que lorsqu’il avait témoigné au TPIR en 2002 contre Bagosora et Nsengiyumva, personne ne lui avait posé de questions sur ces fameux télégrammes. On sait que pour le Parquet du
TPIR, le scénario de l’attentat du 6 avril 1994 est un sujet tabou, le juge Bruguière a suffisamment glosé là-dessus dans son ordonnance – à juste titre. Et dans le cadre du contre-interrogatoire
du témoin qui les accablait sur leur rôle dans le génocide à Gisenyi, pas plus Bagosora que Nsengiyumva n’a levé ce lièvre, on comprend à présent pourquoi.
Jean-Louis Bruguière affirme avoir interrogé Richard Mugenzi le 5 juin 2001 (page 52). Il n’aurait en fait jamais interrogé ce témoin qu’il décrit pourtant comme capital. Richard Mugenzi dit
n’avoir été prévenu qu’une demi-heure auparavant de son audition par l’équipe du juge à Arusha. Il dit s’être retrouvé face à un policier français qui se serait contenté de lui faire reconnaitre
son écriture sur la transcription des soi-disant messages du FPR, sans même se donner la peine de lui demander s’il s’agissait de transcriptions authentiques. Je vous livre la version de Richard
Mugenzi. Il serait intéressant de lire ce PV d’audition dans le dossier Bruguière, malheureusement couvert par le secret de l’instruction.
Billets d’Afrique : - Vous évoquez de possibles carences des policiers entourant le juge Jean-Louis Bruguière. Pouvez-vous être plus clair ?
Jean-François Dupaquier : - Il semble que l’instruction ait été menée uniquement à charge, dans une seule direction, avec un coupable désigné très tôt : le FPR. En voici un exemple. On
s’aperçoit à la lecture de l’ordonnance que parmi les témoins du juge se trouve un journaliste rwandais que j’ai bien connu, Jean-Pierre Mugabe. Dans son périodique, Le Tribun du Peuple, il a
publié un long article au Rwanda accusant quatre membre de sa garde présidentielle d’avoir assassiné Habyarimana. Un hypothèse aussitôt réfutée par Bruguière. Plus tard, réfugié aux Etats-Unis,
Mugabe accuse cette fois le FPR d’avoir commandité l’attentat. Le juge semble exulter et pérore sur cette nouvelle piste, forcément la bonne. Sans se demander si ce témoin qui dit tout et son
contraire reste crédible.
Billets d’Afrique : - C’est un détail !
Jean-François Dupaquier : - Eh bien, parlons d’indices plus importants, comme la fameuse boîte noire du Falcon présidentiel. Comme le journaliste Patrick de Saint-Exupéry l’a révélé dans
Le Monde du 8 avril dernier, ce fameux « enregistreur des voix du cockpit » retrouvé dans des conditions mystérieuses après l’attentat a été identifié par des spécialistes comme la boîte noire
d’un Concorde. Elle aurait été détournée sur le tarmac de l’aéroport de Roissy en France, vraisemblablement dans un atelier de maintenance, et ensuite trafiquée pour contenir l’enregistrement de
conversations sur le tarmac de Kigali. Elle aurait été substituée à la « vraie » boîte noire du Falcon 50 présidentiel qui, elle, n’a jamais été retrouvée.
Il n’est pas difficile de deviner à quels "services" peut appartenir la personne qui a commis une manipulation à la fois aussi subtile et aussi stupide. En avril 1994, confrontés au génocide et à
la reprise de la guerre, les militaires du Front patriotique rwandais avaient d’autres préoccupations et sûrement pas cette capacité de falsification des indices.
Cette boîte noire est donc un leurre, mais il paraît que la police antiterroriste n’a pas cherché à savoir qui a volé, transporté et déposé ce faux indice à l’endroit approprié : le lieu du
crash.
Troisième faux indice, les deux lance-missiles retrouvés le 24 ou le 25 avril sur une colline proche de l’aéroport de Kigali dans des conditions plus que douteuses. Le juge Jean-Louis Bruguière
se réfère longuement à ces deux tubes lance-missiles qui ont malheureusement disparu ensuite, en posant comme postulat qu’ils ont servi à l’attentat à contre l’avion présidentiel.
Les députés français dans le cadre de la « Mission d’information Quilès » de 1998 avaient observé que la photographie d’un des deux tubes lance-missiles, livrée par les militaires rwandais en mai
montrait que celui-ci avait encore ses deux bouchons, qu’il était neuf et ne pouvait donc avoir servi. Le juge Bruguière ne mentionne même pas cette remarque de bon sens. Il perd toute capacité
critique chaque fois qu’on lui présente une « preuve » visant à faire porter le chapeau au Front patriotique rwandais.
Billets d’Afrique : - Comment et comment pouvez-vous être aussi affirmatif ?
Jean-François Dupaquier : - Dans son ordonnance, le juge Bruguière observe (pages 40 à 43) que le FPR possédait dès son offensive d’octobre 1990 des missiles SAM 7 et SAM 16 - ce qui est
attesté par de nombreuses sources, fiables et concordantes. Ceux qui ont observé la guerre civile au Rwanda, engagée le 1er octobre 1990 par l’incursion du Front patriotique rwandais savent que
ce dernier avait détourné une gamme d’armes lourdes des stocks de l’armée ougandaise, dont un nombre important de missiles sol-air vendus en 1987 à l’Ouganda par l’ex-Union soviétique. Ces armes
antiaériennes très efficaces visaient à compenser l’infériorité stratégique des rebelles qui opéraient en terrain quasi-désertique, presque sans couverture végétale, à la merci des six
hélicoptères Gazelle armés de mitrailleuses et de missiles des Forces Armées Rwandaises, lesquels se sont révélés terriblement efficaces contre eux.
J’ai interrogé à ce sujet James Kabarebe, chef d’état-major de l’Armée patriotique rwandaise (APR). Il m’a raconté comment en octobre 1990 sa colonne rebelle motorisée avait été pratiquement
anéantie. Un hélicoptère Gazelle, ayant violé l’espace aérien tanzanien, l’avait surpris en plein jour, incendié à la mitrailleuse tous les véhicules et fait de nombreux morts et blessés.
Pourtant, jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994, pendant quatre années de guerre, aucun aéronef des forces armées rwandaises n’a été abattu ou endommagé par un missile.
Billets d’Afrique : - Jean-Louis Bruguière dit tout le contraire dans son ordonnance. Il multiplie les témoignages de pilotes français et rwandais affirmant que des aéronefs des FAR ont
été abattus par des missiles type SAM…
Jean-François Dupaquier : - On comprend la raison de cette accusation qui conforte la thèse du juge : elle prouverait que le FPR était aguerri au maniement de SAM et que la destruction du
Falcon 50 d’Habyarimana n’était pas le premier « fait d’armes » de ce type. Et pourtant le juge Bruguière se trompe. Le FPR n’a pas abattu le moindre aéronef à l’aide de missiles durant les
quatre années de guerre civile.
Billets d’Afrique : - Quelle preuve apportez-vous que le juge se trompe dans son ordonnance ?
Jean-François Dupaquier : - Le juge Bruguière allègue qu’un hélicoptère et un avion d’observation ont été abattus par des missiles du FPR en octobre 1990 et début 1991. Cette allégation
est contredite par une note du général Quesnot, chef de l’état-major particulier du président Mitterrand, à ce titre destinataire de tous les rapports de l’Attaché de Défense à Kigali ainsi que
des rapports des services de Renseignements au Rwanda. Dans cette note adressée au président de la République datée du 23 mai 1991 et que chacun peut consulter dans le fonds d’archives
Mitterrand, le général Quesnot s’inquiète effectivement des missiles du FPR mais ne mentionne aucun aéronef abattu par ce moyen. Au contraire il s’inquiète « d’un cas concret de prolifération
anarchique de missiles sol-air, armement présentant de grands dangers pour tout type d’aéronef civil ou militaire ».
Billets d’Afrique : - A quelle occasion cette note a-t-elle été émise ?
Jean-François Dupaquier : - C’est là que ça devient intéressant. Lors d’une offensive du FPR les 17 et 18 mai 1991 au nord-est du Rwanda, les rebelles ont subi une cuisante défaite. Ils
fuient en abandonnant des stocks de matériel. Sur le champ de bataille, l’armée d’Habyarimana a notamment récupéré une série de missiles SAM 7 et SAM 16. Il y en a sans doute tellement que l’un
de ces missiles SAM 16, tout neuf, dans son tube lanceur, est offert à l’Attaché de Défense de l’ambassade de France, ce qui explique la note du général Huchon.
Une partie des autres missiles que le juge Bruguière qualifie de « débris » - un terme inapproprié – est triomphalement exposée à l’Ecole Supérieure Militaire de Kigali, au vu et au su de tous.
Le colonel Nsengiyumva, alors chef des services d’espionnage de l’armée rwandaise, s’intéresse personnellement à cette affaire, et c’est d’ailleurs normal, vu sa fonction. Ce qui et moins normal,
c’est qu’ensuite ces missiles et tubes lance-missiles disparaissent. Le juge Bruguière et ses policiers ne se demandent pas ce qu’ils sont devenus. Et pourtant il est douteux que ces missiles,
qui valent au total plusieurs millions de dollars, soient perdus pour tout le monde. Deux choses sont certaines :
1- Dans cette guerre civile où la récupération d’armes sur le champ de bataille joue un rôle important, on ne peut pas affirmer - comme le fait le juge Bruguière - qu’après le 18 mai 1991, les
FAR ne disposent pas des missiles.
2- Inversement, après le 18 mai 1991, le FPR semble avoir perdu la totalité de son stock de missiles. Cette déduction vint du fait qu’aucun aéronef n’est abattu par le FPR à l’aide de missiles
entre le 18 mai 1991 et le 6 avril 1994.
Il y a de sérieuses raisons de penser que les deux tubes lance-missiles bizarrement retrouvés le 24 ou le 25 avril 1994 à proximité du site présumé du tir contre le Falcon présidentiel font
partie de ces soi-disant « débris » exposée durant plusieurs semaines à l’Ecole Supérieure Militaire de Kigali. Mais l’équipe du juge Bruguière ne semble pas avoir exploré cette piste qui
conduirait, faut-il le souligner, du côté du colonel Anatole Nsengiyumva, l’inventeur des faux télégrammes de revendication de l’attentat par le FPR et le conservateur, à l’époque, des « débris
». Est-il besoin d’ajouter que le juge Bruguière et son équipe semblent s’être pris de passion pour le colonel Nsengiyumva qu’ils ont longuement interrogé dans sa prison d’Arusha, et dont ils
faisaient grand cas, comme le racontent aujourd’hui des magistrats du TPIR qu n’en sont toujours pas revenus…
Billets d’Afrique : - Vous pensez que l’équipe de Jean-Louis Bruguière pourrait avoir été intoxiquée par les détenus d’Arusha, autrement dit les « grands génocidaires » ?
Jean-François Dupaquier : - Franchement, oui. Il suffit d’observer une autre anomalie, énorme : le choix par Jean-Louis Bruguière, comme son interprète, de Fabien Singaye, un ancien espion
rwandais connu pour sa haine pathologique des Tutsi. Jusqu’au génocide, sous couvert d’un modeste poste de second secrétaire d’ambassade à Berne (Suisse), Fabien Singaye multipliait les rapports
sur l’opposition démocratique rwandaise en exil. L’une de ses marottes était de dénoncer les diplomates et militaires rwandais qui avaient discrètement épousé des Tutsies, ce qui, évidemment, les
discréditait aux yeux du régime. Après la découverte de ces rapports à l’ambassade et d’autres irrégularités, Fabien Singaye a été expulsé de Suisse à l’été 1994. Il est vrai qu’on l’accusait
aussi d’avoir tenté de faire passer frauduleusement en Suisse son beau-père, Félicien Kabuga, le financier du génocide et de la RTLM, un des hommes les plus recherchés aujourd’hui encore par la
justice avec Ousama Ben Laden, et avec la même prime pour sa capture : 25 millions de dollars.
Fabien Singaye a-t-il influencé l’enquête du juge Bruguière ? Il est légitime de se poser la question. Dans la plupart des États de droit, le choix comme interprète d’un individu aussi
controversé suffirait à faire invalider l’ensemble de l’instruction.
Billets d’Afrique : - Au terme de vos investigations et de vous interrogations, que concluez-vous ?
Jean-François Dupaquier : - Les faux télégrammes revendiquant l’attentat du 6 avril 1994 au nom du FPR font irrésistiblement penser au faux bordereau de l’Affaire Dreyfus à la fin du XIXe
siècle en France. Il faut se méfier des anachronismes et des amalgames, mais je suis frappé des similitudes entre ce qu’il faut dorénavant appel « l’Affaire Bruguière » et l’Affaire Dreyfus. Je
suis Français, j’aime mon pays, mais parfois « il me fait mal ». Sous couvert de secret d’État, de Secret Défense, de secret de l’instruction on voit périodiquement se développer une sorte
d’abcès politico-judiciaire comme un psychodrame collectif nourri aux pires pulsions. Ici le Juif, forcément traître, forcément ignoble, forcément coupable, là le Tutsi, décrit par les
journalistes et écrivains qui « servent la soupe » au juge Bruguière, comme des êtres biologiquement fourbes, rapaces, d’une cruauté et d’un cynisme sans limites. Il faut relire la partie de
l’ordonnance du magistrat Bruguière supposé agir « au nom du Peuple français » où il accuse la rébellion du FPR d’avoir programmé l’extermination des Tutsi du Rwanda afin de conquérir un pouvoir
sans partage. Que dirait-on d’un homme qui accuserait les Juifs d’avoir poussé Hitler à la Shoah pour obtenir l’État d’Israël ? Mais ici nous parlons de l’Afrique noire, autant de peuples sur
lesquels on peut encore, en France, déblatérer en toute impunité. Combien se sont levés pour crier leur indignation ? Quel Garde des Sceaux, depuis le 17 novembre 1996, a demandé au Conseil
supérieur de la Magistrature de se saisir de « l’Affaire Bruguière » ?
On se souvient que les premiers démocrates qui se sont levés pour crier l’innocence de Dreyfus ont été accusés d’être des éléments antinationaux, « l’anti-France », exactement comme ceux qui ont
osé critiquer l’enquête Bruguière, par tels écrivains stipendiés. On se souvient que, portés par leur passion antisémite mais aussi par une conception singulièrement corporatiste et bornée de «
l’honneur de l’armée », des juges ont condamné deux fois Dreyfus en violation de l’évidence, en violation de tous ses droits, et innocenté Esterahazy, que tous savaient coupable. Est-il besoin
d’ajouter qu’on devine aujourd’hui qui est l’Esterhazy de l’attentat du 6 avril 1994, et qui sont ses complices ? Et qu’on attend du pouvoir politique qu’il tranche le nœud gordien d’une
instruction enlisée depuis onze ans dans ses préjugés et ses fausses pistes ?
http://billetsdafrique.survie.org/Genocide-des-Tutsi-rwandais-
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